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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 09:23

Le mystère Picasso, ainsi Henri-George Clouzot intitula-il le film (1956), qu'il dédia à l'artiste qui n'eut de cesse de fissionner les formes à l'image d'un siècle, le XXème, qui fut celui de toutes les explosions, si le XIXème fut celui des explorations. Nature morte au crâne de Taureau (5 avril 1942), le tableau qui fait l'affiche du musée de Grenoble, le révèle dans une double symbolique ici décryptée qui parle de mort et de résurrection entre automne, hiver et printemps. Par françois-Marie Périer

 

Exposition Picasso « Au cœur des ténèbres »

Automne-portrait de l’artiste et du siècle

23 octobre 2019. L’exposition Picasso a commencé depuis peu à Grenoble. Une amie m’apporte le livret du musée,  intitulé, comme cette rétrospective dédiée à la création de l’artiste pendant les années de guerre : Au cœur des ténèbres (1939-1945). Dehors, en ce milieu d’après-midi, le temps est en train de changer, le vent s’est levé, la température est tombée, les feuilles volent, la pluie menace. L’automne. L’autre, après les ors et les feux, un peu comme la Seconde renaissance, tragique et pessimiste, obsédée par la mort, après la Première, tendre et innocente. Nous rentrons aujourd’hui dans le signe du Scorpion, gouverné par Pluton et par Mars, la descente aux Enfers et la lutte pour survivre, dans la lumière qui baisse, les déluges du Ciel, les nuages bas, le froid qui tenaille et qui pince ou qui pique, la terre noire, les arbres décharnés, les formes qui se dissolvent dans le sol ou les nuits, sans encore l’espérance du Solstice du Soleil Invaincu. On parlait autrefois du signe de l’aigle, oiseau des solitudes superbes, son œil, sa serre impitoyable. « Ni le Soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », écrivit La Rochefoucauld après Héraclite qui aurait préféré dire « en face ». Mais le Scorpion qui refuse l’offense de la pitié, s’y essaie et y met ses semblables au défi, avec l’amour mystique, le sexe - que le signe gouverne -  ou le pouvoir comme viatique. Les Celtes avaient placé Samain, la fête de la communication des morts et des vivants, dans le Scorpion, l’Amérique en a fait Halloween. Picasso était Scorpion, né le 25 octobre 1881.

Sur la couverture du livret, l’œuvre de l’affiche : Nature morte au crâne de Taureau, 5 avril 1942. Un prêt du musée de Düsseldorf à celui de Grenoble. Apercevant de loin la peinture, la première fois, j’avais cru y voir, au lieu d’un crane de Taureau, un scorpion les deux pinces levées vers le ciel sur la gauche, le corps suivant une diagonale descendante vers la droite et la queue tournée sur la gauche.  Or, le signe du Scorpion a comme opposé celui du Taureau, dont la mise à mort rituelle dans les corridas fut tant représentée par Picasso, et jusqu’à ses minotauromachies. Car le Taureau, gouverné par Vénus, est le printemps donnant à la lumière et la chaleur, par la terre grasse et chaude, féconde, toutes les formes, tous les parfums, toutes les vies alors que le Scorpion les dissèque et dissout comme Picasso, ce picador des lignes, des plans et des volumes, plantait ses pinceaux telles des banderilles dans l’échine des codes. Eros et Thanatos. La Vie, la Mort, l’horizon de l’été et celui de l’hiver. Auto-portrait inconscient de l’artiste résonnant en expression de son siècle au creux d’une vague brune menaçant de l’engloutir ? Léonard laissa inachevé à sa mort en 1519 un chef d’œuvre de plus : La Vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne, aux teintes un peu semblables à celles de Picasso. On sait que quatre siècles plus tard, Freud ( né le 6 mai 1956, Taureau ascendant Scorpion comme il se doit...) décrivit dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910), un vautour dessiné par les plis du manteau de la Vierge, touchant la bouche du divin enfant par les plumes de sa queue, comme le génie toscan rêva qu’un vautour le fit pour lui, enfant, dans son berceau…

Au cœur des ténèbres suppose que les ténèbres aient un cœur. Chez l’oppresseur ténébreux, c’est un moteur d’acier. Chez l’opprimé, il s’y découvre souvent, vivant, battant  comme un diamant sous l’oppression, plus pur, plus dur encore que le métal. Comme le cœur continuant à résonner dans la pierre des amoureux transformés en statue par le Diable, fou de ne pouvoir l’atteindre, dans Les Visiteurs du soir, que Marcel Carné sortit en décembre de la même année 1942, au cœur des mêmes ténèbres, évitant la censure de Vichy en transposant le drame au Moyen-âge en miroir à notre âge sombre. Heart of Darkness, (1899) le roman de Joseph Conrad, décrit une traversée des enfers humains le long d’un fleuve vers les origines du Mal. C’est de cela qu’il s’agit aussi dans Apocalypse Now de Coppola en 1979, transposé pendant la guerre du Vietnam, dont la navigatio mythique vers un dément démiurge évoque Dante et la traversée de ses cercles infernaux ou pourquoi pas Céline qui choisit l’ombre après la révolte de son Voyage au bout de la nuit. Pages d’un livre, toile d’un écran ou d’un tableau, le Créateur se confronte toujours à une trame blanche, y déroulant le labyrinthe de ses spires cérébrales pour en faire le mandala solaire de son œuvre offert au monde. Il sait qu’au cœur des dédales et de l’ubris de nos cerveaux, il est un minotaure noir, car la raison trop livrée à elle-seule engendre des monstres plus encore que le sommeil peut-être. Mais Goya, un siècle avant Conrad et cent-cinquante-ans avant Picasso, n’avait pas encore essuyé les idéologies rationnelles jusqu’à la folie du XXème siècle, dont l’Humain au sang chaud fut l’otage sacrifié comme ce Taureau de Picasso mis en croix et dépourvu de chair devant une fenêtre où filtre un peu de jour à travers un rideau, un voile bleu-nuit et noir, mais ourlé de violet, entrouvert, ou peut-être déchiré, pour laisser croire qui sait à une résurrection, après l’hiver le plus glaçant du siècle, une semaine après la mort de son ami sculpteur Julio Gonzáles,  en ce dimanche 5 avril 1942… où on célébrait Pâques.

François-Marie Périer, droits réservés, octobre 2019

Né en 1969, François-Marie Périer est écrivain et photographe. Il a créé la galerie-café la Vina à Grenoble.

 

Picasso: automne-portrait de l'artiste en scorpion et du siècle au coeur des ténèbres, mort et résurrection, par François-Marie Périer
Picasso: automne-portrait de l'artiste en scorpion et du siècle au coeur des ténèbres, mort et résurrection, par François-Marie Périer

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